Mettre en Œuvre
La lumière ? Ça dépend où, ça dépend comment...
Deux faits marquent mon « entrée en lumière »
La première fois où la lumière m'a paru capitale, époustouflante, c'était en 1974. Un cyclone – Dorothy - allait ravager la Martinique et juste avant qu'il ne commence, il y a eu ce soleil, rouge, énorme. Le ciel avait des couleurs que je n'avais jamais vues, que je n'ai plus jamais revues. À part une fois : en Zambie, un coucher de soleil rond et rouge...
Le deuxième événement, c'est ma rencontre avec le cinéma allemand. Roland Suvélor animait une émission, une sorte de ciné-club à la télévision, en Martinique toujours, et il passait ces films en noir et blanc... Une qualité du noir absolument magique.
Depuis, je traque les rouges, les noirs, les bleus...
Créer, pour moi, c'est m'inspirer de toute une bibliothèque que j'ai sans la tête : le cinéma, ce que j'ai vu au théâtre, ce que j'ai moi-même déjà tenté ailleurs, les chefs opérateurs italiens. Je m'inspire de ce qu'a fait Henri Alecan (http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/culture/20010615.OBS5352/le_chefoperateurhenri_alecan_est_mort.html)
Je garde toujours en moi l'histoire du cinéma. Peut-être que j'aurais aimé être chef op. J'aurais aimé qu'on m'ait proposé quelque chose dans ce domaine; ça reste un monde qui m'intéresse, mais il est difficile d'y pénétrer.
La musique est un autre champ de la création qui inspire beaucoup mon travail.
J'écoute des heures et des heures de musique. Je peux écouter jusqu'à cinq cents fois par jour la même balade de Miles ou une chanson de Ricky Lee Jones.
Cela m'apaise, ça me permet d'avoir un rythme, une couleur et des images naissent que je saisis au passage. Il est important pour moi d'arriver en création avec un cheminement qui est né de ma lecture du texte et de cette rêverie accompagnée de musiques.
Je crois que je pourrais associer chacune de mes créations à une musique en particulier, mettre tout cela dans la balance en discutant avec scénographe, metteur en scène, décorateur.
L'un de mes plus beaux souvenirs sur Trames, c'est ma rencontre avec Jacques Cassard, le créateur de l'environnement sonore sur la pièce. Il a débarqué de l'avion à Pointe-à-Pitre, on ne se connaissait pas, on s'est mis au travail, chacun à sa console, et lui, de sa guérite, il m'a lancé ces mots : « tu aimes le cinéma allemand, toi! ».
Cela nous ramène à ce que je disais du cinéma allemand, du travail sur le noir.
Je suis un peu un « ayatollah » du noir...
Je regarde incessamment les films anciens car j'aime qu'un noir soit un noir...
Les gens reprochent à mon travail cette trop grande présence du noir et je dois toujours répéter que le noir révèle la lumière, révèle la forme des corps. En danse, par exemple, comment voir les corps si tout est éclairé ?
Ce n'est pas la lumière qui révèle les choses, c'est la présence de l'obscurité qui révèle l'objet éclairé...
Si je devais donner un conseil à des jeunes ?
Je leur dirais : lancez-vous, n'attendez pas en vous disant, j'ai le temps de... On n'a pas le temps, il faut des années avant de pouvoir faire les choses, peaufiner son travail, alors si on sent qu'on a des envies et des prédispositions, il faut tout de suite se mettre là-dessus...
Si je devais commenter mes plans lumière, mes fiches techniques ?
Oh, une fiche technique, c'est un papier sur lequel on note des désirs de projecteurs. La lumière c'est un type de projecteurs et c'est une façon de les mettre en place, de se demander où les mettre en place, dans quel axe.
Et chaque type de projecteur a un objet.
Mais faire de la lumière c'est surtout fondamentalement faire autre chose, qui ne se trouve pas sur un plan lumière
On peut regarder un plan lumière mais ça ne dira jamais quelle lumière on obtiendra...
Ce ne sont jamais que des projecteurs posés dans des positions traditionnelles; après ce qui compte, c'est comment tu vas éclairer un comédien, un costume, découper les formes, décoller les comédiens et les objets du fond.
Il faudrait peser la lumière, avec justesse...
Jean-Pierre NEPOST, créateur de lumières.
Il a réalisé les lumières de Trames de Gerty Dambury, produit par La Fabrique Insomniaque
Crédit photo : © Emir Srkalovic, Patrick Altimani



