Consacré aux nouvelles voix de la Caraïbe

Après avoir revisité les textes les plus emblématiques de notre Caraïbe du 20è siècle, les Sénatè ont éprouvé le besoin d'aller regarder de plus près ce qui s'écrit aujourd'hui.

Nous avons été interpellés par le fait que les jeunes auteurs se tournaient vers l'oral : disques, séances de dire en public — ou slam sessions, enregistrements en vidéo de leurs créations, bref, si nous les recherchions dans les librairies et les bibliothèques, nous risquions d'avoir du mal à les trouver. Et pas uniquement parce qu'ils n'ont pas encore trouvé d'éditeurs.

L'un d'entre nous, TiMalo — qui précisément, participe à des slam sessions, a enregistré un disque de ses textes (poèmes et petites nouvelles) — a été le relais entre nous, les Sénatè et des auteurs comme Simone Lagrand, EDS, Star Jee et d'autres, leur demandant de nous autoriser à dire leurs textes, à les faire découvrir, le temps d'un Séna, à un public différent de celui auquel ils s'adressent le plus souvent.

C'est pour La Fabrique Insomniaque un moment de réalisation de l'un de ses objectifs : donner à de jeunes créateurs de la Caraïbe les moyens de pratiquer et faire découvrir leur art.

Pour cette édition du Séna, nous sommes accueillis par Anis Gras, "Le lieu de l'autre", dont le nom à lui seul est déjà une forme d'accueil. "Le lieu de l'autre".

Anis Gras, dirigé par Catherine Leconte et toute une équipe particulièrement accueillante, nous avait déjà dépannés en nous offrant une semaine de travail dans ses locaux pour la préparation de Trames en février 2012.

C'est un lieu magique : grande salle de repas pris en commun, nombreux petits ateliers permettant à des créateurs de travailler dans le silence et de rencontrer leurs pairs : plasticiens, danseurs, gens de théâtre, photographes...

À Anis Gras, des ateliers pour enfants sont également organisés et nous leur avons d'ores et déjà proposé un Séna pour jeunes enfants... Une idée qui nous fait rêver et dont nous sommes assurés de l'utilité.

Le beau temps, qui enfin s'installe, nous donnera en plus l'occasion de profiter de la belle cour de ce lieu différent, aux portes de Paris.

Le Samedi 08 juin, au 55 avenue Laplace, 94400 Arcueil, de 15h à 18h. Entrée libre.

et comme d'habitude, un plat créole ! À des prix défiant toute concurrence !!!

Un merveilleux après-midi

Il a eu beau pleuvoir sur Vincennes ce samedi 6 octobre, le public - et parmi eux Maryse Condé et son époux, Richard Philcox - a répondu présent à l'invitation des sénatè et sénatèz, des conteurs et des conteuses !

Réunis cette fois dans la belle salle d'accueil du Théatre de l'Épée de Bois, où tables et chaises avaient été doublées vue l'assistance prévue,- et il fallut rajouter des chaises ! - les participants ont partagé trois heures de rires, de souvenirs émus du public, qui se rappelant les histoires racontées par un père, qui d'autre évoquant la rencontre époustouflante avec son tout premier conteur.

Le chant d'accueil du public, Voyé Séna-la monté, désormais traditionnel, interprété par Lully Dambury, avait à peine retenti que le maître de cérémonie Ti Malo, donnait la parole au public, avant de lancer dans l'arène les aventures de Man Nann contées par Suzy Ronel.

À l'écoute de cette narration de transmission de la parole d'une grand-mère à sa petite-fille, nous avons voyagé d'une époque à l'autre, des premiers temps de l'esclavage à la magnifique histoire - vraie - de Nanny la Marronne de la Jamaïque, cette femme hors du commun qui a entraîné avec elle une armée de marrons dans les hauteurs des Montagnes Bleues.

Non, la Blue Mountain ne fait pas référence qu'à un excellent café... Elle a une histoire qu'il convient de connaître.

À ce propos, à ceux qui lisent l'anglais, je recommande l'ouvrage de Lucille Mathurin Mair, intitulé Nanny, the maroon.

Et si le temps ne nous avait pas été compté, il aurait été passionnant d'entendre comment l'histoire récente de Rosa Parks est contée par Suzy Ronel.

Ce qui pose la question de l'écriture contemporaine du conte, parmi nous.
C'est une discussion que nous avons tenté d'avoir à partir de la lecture par Gladys Arnaud d'un texte semi-conte, semi-légende, extrait de Lettres Indiennes de Gerty Dambury : le conte doit-il être protégé par des "gardiens du temple" ? Avons-nous le désir de le conserver comme nous l'avons entendu dans notre enfance ou désirons-nous le voir se transformer, endosser de nouvelles formes ? Et le Yé-krik ? Et le Yé-krak ?

Discussion passionnante qu'une participante a fort bien résumé par cette formule : tous les textes ne sont pas yékrik-yékrakisable, mais le yé-krik est la marque du rythme du conteur, de son désir de reprendre contact avec le public et son hyper-utilisation ne fait pas du "raconteur" un conteur.

Après un concours de devinettes et de proverbes créoles - aidés en cela par les Contes Marie-Galantais de Guadeloupe d'Alain Rutil et le Dictionnaire Créole d'Hector Poullet - , ce fut au tour de Tadié Tuéné, comédien-sénatè du Cameroun, de nous entraîner dans les contes de sa grand-mère, au son de la sanza ! Désormais, nous savons pourquoi le cochon a le nez aplati !

Le conteur réunionnais Papang, bienvenu parmi nous, signe que nous ne nous refermons pas sur les Antilles, a ensuite pris le relais.
Il a su, en se déplaçant parmi le public, faire entrer dans son univers divers participants, comédiens ou simples spectateurs, qui se sont prêtés au jeu avec un certain talent !
Benjamin Faleyras, Richard Philcox, Martine Maximin ou Firmine Richard et d'autres dont malheureusement j'ignore le nom, se sont retrouvés embarqués dans le conte de Papang, dont le proverbe d'introduction était qu'il n'y a pas de honte à être pauvre.
Occasion d'un échange sur les degrés de la pauvreté, de la misère et de l'exclusion sociale.

Les sénateurs permanents nous ont offert une parole vibrante et pétillante, de tous les coins de la salle, en s'associant pour un conte extrait des Contes de jour et de nuit aux Antilles d'Ina Césaire : Qui est le responsable ?
Ce conte, qui se termine très mal pour le maître, met en scène pas moins de douze voix à trouver : du Serpent à la Mouche, en passant par le Tigre, le Lapin, l'Éléphant, la Pintade, Le Chien, le Chat etc. Du pain béni pour une répartition vivante et hilarante par nos comédiens...

Rappelons, pour mémoire, les noms de nos sénateurs : Gladys Arnaud, Roselaine Bicep, René Dambury, Gerty Dambury, Christian Julien, Lully Dambury, Jalil Leclaire, Mariann Mathéus, Martine Maximin, Karine Pédurand, Firmine Richard, Tadié Tuéné, TiMalo Slam.

L'honneur revenait à Igo Drané de clôturer cet après-midi et le talent de ce conteur bien connu par ici et par ailleurs, ne s'est pas démenti : il nous en a fait la démonstration en nous tenant en haleine, avec un flot de rimes sonores.

Cependant, certains de nos spectateurs ont regretté des problèmes d'acoustique que nous n'avions pas prévu, cette édition du Séna se déroulant pour la première fois dans un lieu ouvert, où le son ne se répartit pas de manière égale.

Il reste à évoquer la présence des musiciens, Serge Tamas à la guitare et aux percussions et René Dambury, dont la légendaire discrétion ne s'est une fois de plus pas démentie : il avait trouvé le moyen de se rendre invisible, en se glissant dans un recoin d'où émanaient ses ponctuations, toujours bienvenues.

N'oublions pas le Lanmizè pa dous de Toto Bissainthe, interprété par Mariann Mathéus comme un cadeau à Maryse Condé qui aime particulièrement ce chant.

La plus belle image pour moi ? Celle de Grazie, la mère de Firmine, une dame bien âgée, sortie à peine de plusieurs hospitalisations, et qui chantait, riait et battait la mesure ! Un bonheur !

Et puis par dessus tout cela un petit tourment d'amour, une tarte au thon bien pimentée, une tarte à la banane (divine, paraît-il..! Il n'y en eut pas pour tous...) ! Le Séna, quoi !

Un dernier mot pour vous rappeler - ou vous informer - de la prochaine édition de la Journée du Créole, organisée par le Comité pour le Créole au Baccalauréat dans l'Hexagone. Igo Drané en est le président et plusieurs des membres nous ont fait l'honneur de participer à ce troisième Séna, entre autres Tony Mango. Tous les renseignements en suivant le lien : : http://www.creoleaubacdanslhexagone.org/

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Blog de Fabienne des Iles, lu sur Mediapart

Une griotte allumée – une Maman Legba qui aurait mal tourné – ouvre l’espace, lance ses incantations en langues, hoquète proverbes et malices : devant nous va se dérouler une histoire mêlée…
Une mère, son fils. Depuis longtemps, depuis toujours, ils se tiennent l’un devant l’autre, l’un en révolte, l’autre en résistance, relations en pelote, raçines emmêlées, fouillis des sentiments. S’aimant, envers et contre tout, violemment.
L’amour assoiffé, dévorant, de l’un affronte la tentative méthodique de l’autre de délimiter son espace de liberté.
Instruite par les histoires innombrables des femmes dont elle récolte patiemment les paroles, elle sait qu’il lui faut grappiller avec ferveur chaque pouce d’autonomie de geste, de pensée, de sentiment, dans cette société d’hommes.
Instruite par sa propre histoire avec le père de l’enfant, fruit d’amours utopiques avec une Afrique rêvée, la mère balise pour elle un possible avenir de femme libre, dans une œuvre apparemment sans fin : elle rassemble les éléments d’une future histoire des femmes, trompées, méprisées, battues mais vaillantes et debout. Dont une femme vient régulièrement illustrer les différents visages (blessures, illusions, attentes) en écho avec ses propres douleurs.
Et lui dans tout ça ? Eternel fils qui n’arrive pas à construire sa rectitude d’homme, lui erre par les rues et les mornes. Les mornes ? oui car nous sommes aux Antilles, en Guadeloupe et cette histoire sans doute possiblement déclinée en mille lieux différents sur cette terre – les relations conflictuelles et douloureuses entre une mère et son fils – revêt ici les couleurs, les inflexions, l’humour et l’imaginaire d’une île des Caraïbes, la Guadeloupe.
Il erre dans les rues de Pointe à Pitre, plus ou moins propulsé, selon les jours, tantôt par la drogue, tantôt par la rancœur, dort dans un local à poubelles, projette d’hypothétiques avenirs professionnels. Et n’en finit pas de ressasser un meurtrier instant de son jeune passé qui a infléchi son chemin vers les buissons épineux de son égarement.
Gerty Dambury a écrit une pièce comme on en voit peu : par son sujet – universel et si vrai de réalité antillaise, par sa scansion alternant armistice des sentiments et guerre sans merci, comme seul l’amour peut générer. Elle l’a produite avec la patience que demande l’absence des moyens financiers propre à ces projets dont l’indépendance et le sujet sied peu à la trame institutionnelle. Elle l’a mise en scène, choisissant finement plusieurs jeunes comédiens, avec une exigence et une rigueur qu’on aimerait rencontrer plus souvent sur un plateau de théâtre.
Autant de raisons pour guetter toute apparition de cette pièce, Trames, et de toutes les productions qui sortiront de la Fabrique Insomniaque, sa Compagnie. (Lien vers l'article : http://blogs.mediapart.fr/blog/fabienne-des-iles/070212/trames-une-piece-de-gerty-dambury)